aikido GHAAN


André Nocquet, la Voie Directe

Publié le : 09/10/2008
Catégorie : articles
Tags : nocquet , interview

Une interview d'André Nocquet parue dans la presse il y a une vingtaine d'années.

Certains, qui ne pratiquent pas évidemment, prétendent que les arts martiaux sont des écoles de la violence ! Que pensez-vous de ces affirmations ?

Ah ! non! non ! Je crois au contraire, que lorsque l'on pratique les arts martiaux, c'est pour appeler en nous la Paix, la Paix en nous-mêmes et ensuite la communiquer aux autres. Quelques fois, au cours de mes nombreux voyages, j'ai rencontré des gens qui en apprenant ma profession me disaient : "Oh la la ! Vous devez être dangereux ! Il ne faut pas s'attaquer à vous !" Je répondais alors : Monsieur, c'est vous qui êtes dangereux parce que vous avez peur ! Le véritable homme d'art martial, c'est l'homme qui a en lui la confiance. Il est évident que si je suis entouré par quatre ou cinq personnes armées de poignards, ce ne sont pas tellement "mes techniques" qui vont être opérantes, ce sera, en moi, de pouvoir éviter le combat avec ces gens là et de pouvoir m'en aller tranquillement ! C'est ça le but des arts martiaux donner en Soi une confiance qui vous permette de ne pas avoir peur de canaliser l'agressivité. Je dis canaliser et non pas "bousculer" comme disent maintenant certains : On ne bouscule pas l'agressivité, je crois.

Vous venez de parler de la peur. L'Aïkido peut-il effacer la peur ?

Je crois que la pratique de l'Aïkido peut effacer certaines peurs, ainsi que certains facteurs émotionnels néfastes. Maître Ueshiba m'a un jour posé cette question : "Monsieur Nocquet, vous dormez bien?"

- "Pas toujours Maître, quelque fois je dors très mal, je pense à beaucoup de choses".

- "Ce sont de futiles choses" répondit le Maître, "faites donc comme moi. Je mets dans une petite boîte tous mes soucis et mes ennuis. Le matin, après une bonne nuit, j'ouvre la boîte. Il n'y a plus rien ! Cela prouve que tout ce que j'y avais mis, la veille au soir, était bien futile !".

Le Maître disait souvent : "Laissez passer, laissez passer, esquivez !...". Quand on avait des problèmes avec une personne, le Maître disait : "si leur cause et bonne, il y aura un effet bon. Mais si leur cause est mauvaise, il y aura un mauvais effet. Si vous contrez la cause, vous établissez immédiatement un dualisme avec l'autre. Comme vous ne laissez pas passer la cause, vous perdez avec eux. Si vous laissez passer, ils perdent eux-mêmes !".

J'ai souvent constaté, dans ma vie, que moins je m'occupais des événements et plus je gagnais... Il y a des moments où il faut "rentrer" tout de même ! Irimi ! Ce que Maître Ueshiba m'a expliqué, c'est le fait d'un très grand maître. Comme nous sommes obligés "d'y aller" !

La compétition a beaucoup contribué à détruire l'esprit profond des Budo (Voies chevaleresques). Que pensez-vous des tentatives faites pour "sportiviser l'Aïkido" ?

C'est entretenir le dualisme. L'art suprême de l'Aïkido c'est de "gagner sans combattre, d'obtenir la victoire par la Paix" comme disait le Maître. Alors la compétition...

Il y a eu des tentatives pour organiser des concours de Kata d'Aïkido (Kata : forme), en Angleterre je crois. Qu'en pensez-vous ?

Il n'y a pas de Kata en Aïkido. Nous avons un répertoire de techniques de base stylisées, qui s'apparentent à un Kata, comme Ikkyo, Nikkyo, Shihonage etc... Mais je vois dans le travail des formes de base, la tentative faite par deux hommes pour réaliser une figure harmonieuse. "Nage" (Celui qui illustre l'aspect "actif") et "Uke" (celui qui tient le rôle "négatif') disparaissent pour laisser place au mouvement parfait, illustration du principe d'équilibre, d'union harmonieuse.

Qu'il le veuille ou non, la ceinture noire" d'Aïkido représente, pour le grand public une sorte de "superman". A votre avis, que représente réellement ce grade de "ceinture noire" et quelles en sont les responsabilités et les devoirs inhérents?

Un jour je posais cette question au Maître Ueshiba: Pourquoi portez-vous une ceinture blanche? Il me répondit : "Monsieur Nocquet, c'est parce que je suis passé par toutes les couleurs ! Ma ceinture est blanche comme la lumière du soleil. Si vous prenez un prisme, vous décomposez cette lumière en couleurs.ceinture a eu toutes les couleurs, elle redevient blanche maintenant". C'est beau ! Je pense que dans un pays occidental comme le nôtre, où nous sommes très influencés par les méthodes cartésiennes, les couleurs de ceinture, les Kyu (Grades avant la "ceinture noire") sont peut-être nécessaires, en tant qu'encouragements. Je dirais même comme Maître Kawaishi, que ce sont "des sucettes d'encouragement !" Si l'on donne des ceintures de couleur aux enfants, ils sont intéressés, si non, ils le sont moins...

Les Japonais ne donnent pas de couleurs, seulement blanc, marron et noir. Du premier au cinquième Dan (Grade ou degré à partir de la "ceinture noire") les grades seraient techniques. Selon les mérites de chacun, pour avoir développé la technique choisie, on donnerait un sixième, un septième Dan etc, selon l'expérience et les services rendus. Je ne pense pas qu'il faille trop considérer les grades. Attends ! J'ai là des notes sur ce que le Maître m'a dit à ce sujet. (André Nocquet se lève et va chercher parmi ses nombreux textes, celui qui concerne la question des grades). Voilà, c'est ici !

- Maître Ueshiba : "Vos connaissances de base demeurent toujours très importantes, car votre recherche dans l'application d'une seule technique se situe dans une synthèse de vos connaissances, depuis le début de vos études. Il en est de même pour vos grades : vous commencez par prendre une ceinture blanche, puis vous passez par différentes couleurs mais, en fin de compte, quand vous avez épuisé toutes les couleurs, vous redevenez ceinture blanche. Au début, vous avez appris à maîtriser votre gaucherie en triomphant des mauvaises habitudes. Vous avez appris à décontracter vos épaules, vos bras, pour laisser agir votre ventre, votre "Hara" (centre énergétique situé dans le bas ventre) en y concentrant vos énergies internes. Vous avez appris à détendre votre mental. De ces études, il vous a semblé ne pas avancer mais à vrai dire, par la base, vous avez établi dans votre "Hara" la mémoire subjective de toutes les techniques abécédaires, et le "Hara", les contenant toutes, il les oublie en faisant la synthèse au moment de votre défense pour n'en faire agir qu'une seule. Vous renversez ainsi l'échelle de vos valeurs, votre activité consciente se muant dans la sub-conscience. En progressant dans cette voie, vous avancez comme sans effort, d'une manière aisée et toute naturelle, sans but et sans avoir à réfléchir. Finalement, votre action dans le combat doit devenir un simple geste qui n'a rien à voir avec l'aspect dualiste de "l'attaque et la défense" mais que j'apparente à une libération de l'énergie.

Maître Nocquet, je remarque que vous nous entraînez, avec ces paroles de Maître Ueshiba, un peu plus loin que ma question!

Certainement, mais tout se tient n'est-ce pas? J'aimerais même vous rapporter d'autres paroles du Maître.

Je vous en prie !

Il s'agit plutôt, en fait, de "paragraphes" du Maître, car ses paroles sont passées par mon propre entendement et je les exprime avec ma propre compréhension, avec ma propre sensation. mais laissons parler le Maître : L'étude d'une nomenclature technique, considérée dans votre travail comme l'acquisition d'un grand nombre de mouvements, présente deux aspects en apparence diamèralement opposées : le premier correspond à un progrès dans la recherche consicente de techniques nouvelles. Le second a trait à un accomplissement sub-conscient de ces mêmes techniques, qui n'en laisse subsister qu'une seule. Vous semblez alors vous vider des expressions corporelles multiples qui vous encombrent et demeurent négatives dans le combat pour la manifestation unique de la "Force Originelle" créatrice qui naît de la vacuité. Cette expression corporelle unique qui est de vous déplacer naturellement, sans effort, sans but et sans réflexion, ne peut-être acquise par l'étude car l'étude est une volonté de réalisation. Le geste spontané ne peut s'acquérir que par le "non faire" et le "non vouloir". Dans l'action, c'est-à-dire aux prises avec l'adversaire, ne cherchez pas d'emblée à la projeter, ne le regardez pas, ne l'épiez pas en chacune de ses attitudes, ce serait pour vous une "stagnation" de votre esprit, et elle vous serait fatale ! Dans le combat, si vous empêchez le mouvement de l'adversaire de s'exprimer ou si vous le bloquez, c'est pour vous un chose de global, d'inexprimable ! C'était "le présent" qui se manifestait et on ne pouvait pas aller au-delà en discutant..

Vous venez de nous expliquer les principes fondamentaux de l'Aïkido, tels qu'ils étaient exprimés par le maître fondateur lui-même. Y avait-il des passages de grades, des examens au sein du centre mondial, du vivant de Maître Ueshiba ?

Non, pas du tout. Le Maître voyait tous les jours ses élèves alors, au bout d'un certain temps, il se faisait une idée sur leur niveau. Chaque année, dans le Dojo, tous les pratiquants se réunissaient. Il y avait une pile de diplômes à la place du Maître. Le Maître arrivait et puis il appelait : "Untel 1er dan, untel 2e dan, etc". Il donnait le grade à celui qui ne pensait pas en recevoir ! Ce grade était la représentation exacte de l'état intérieur de l'homme à ce moment là. Maintenant les gens demandent : dans combien de temps passerais-je un grade ? Ce n'est pas tellement bon cet "esprit".

Maître Nocquet, nous arrivons au terme de notre entretien. Pouvez-vous nous dévoiler vos projets immédiats et pour le futur plus lointain ?

Comme je considère que l'Aïkido me maintien en bonne santé, je vais continuer la pratique ! Je suis associé, actuellement, avec Maître Tamura au sein de la Fédération Française d'Aïkido et de Budo (F.F.A.B.). Cette fédération a le désir, tout en laissant entièrement libres les Maîtres historiques de l'Aïkido, de créer une structure utile à la progression de l'Aïkido. Je dois préciser que la F.F.A.B. sera le contraire d'un "rouleau compresseur" écrasant les originalités qui font la richesse des enseignements. Cette conception nouvelle marie l'union et la liberté. J'ose espérer qu'elle séduira les Aïkidokas de bonne volonté. J'ai décidé de réediter le livre "Présence et Message de O'Senseï Morihei Ueshiba" en l'augmentant de nombreuses paroles inédites du Maître. J'ai aussi beaucoup de propositions de stages, surtout à l'étranger où je suis apprécié et toujours très bien reçu. Les étrangers respectent mieux mon enseignement que beaucoup de Français, "nul n'est prophète en son pays"... Mais en général, les élèves aiment bien mon enseignement, car ils sentent qu'il vient du coeur. Le message de Maître Ueshiba ne m'appartient pas. Ce qui m'a été donné, il me faut le transmettre, c'est tout. Cela est un des buts de ma vie".

« Interview d'André Nocquet - février 1984 Le kata »