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Interview d'André Nocquet - février 1984

Publié le : 23/02/2009
Catégorie : articles
Tags : nocquet , interview

En février 1984, le mensuel éphémère "Aikido Magazine" publiait une interview de Maître Nocquet. Grace au site "Encho", nous avons accès à des extraits de cet article très intéressant.

Aikido Magazine : De quoi était fait le quotidien au Dojo?

André Noquet : A cinq heures du matin, on se levait. Il fallait nettoyer le Dojo. Il y avait Tamura Sensei et Noro Sensei avec moi. A six heures trente le Maître arrivait pour donner son cours. (...) A six heures trente tous les jours, sans exception. C'était un cours merveilleux. Il y avait une ambiance extraordinaire (...)

A.M. : A l'époque d'O Sensei, pour la petite histoire, sa photo n'était, bien sûr, pas affichée au Kamiza. Comment se faisait le salut et comment débutaient les cours ?

A.N. : On saluait l'autel. Maître Ueshiba rentrait dans la salle et se dirigeait vers l'autel. Il se recueillait un moment, puis il saluait. Il disait des sortes de Mantras. Enfin, il se retournait vers les élèves et d'un seul coup, il prenait Tamura sensei. Il le poussait sur le tapis et ça commençait très fort. Quand il faisait Irimi Nage, ça y allait. Qu'est-ce que Tamura Sensei a pu chuter au Dojo d'O Sensei ! Je n'ai jamais vu un homme chuter autant que Tamura sensei. Il chutait tout le temps, tout le temps. (...)

On n'était pas nombreux. Vingt cinq, pas plus (...)

A.M. : Au niveau des cours, est-ce que O Sensei suivait ce que l'on pourrait appeler, nous occidentaux, une progression pédagogique ou bien faisait-il à chaque séance ce qui lui plaisait ?

A.N. : Je vais vous raconter une histoire. En France, Maître Tadashi Abe enseignait dans le Dojo de maître Kawaishi, grand expert de Judo. Kawaishi Sensei avait institué des couleurs de ceinture pour faciliter la compréhension des occidentaux. Maître Abe, pour l'Aikido, avait fait pareil. Il enseignait en France avec des procédés cartésiens et une méthode qui comprenait dix série de dix mouvements... Quand j'ai débarqué sur le sol japonais, je croyais que j'allais trouver la même chose. Quelques temps après mon arrivée, j'ai demandé à M. Tsuda, mon interprète : «Voulez vous demander au Maître s'il accepterait de me montrer le troisième mouvement de la quatrième série. Je n'ai pas bien compris». Maitre Ueshiba a répondu : "Quoi ? Qu'est-ce que c'est que ça la série ? Ce n'est pas possible ! Ici, nous avons un enseignement global. J'enseigne n'importe quoi et ce qui me plait dans la leçon, c'est la liberté totale de l'enseignement. C'est la création». En Aikido, on ne peut codifier les techniques en «méthode». Les règles endiguent l'imagination créatrice qui ne peut se libérer. La technique codifiée ne doit jamais prendre le pas sur la création, ni le conventionnel sur l'imagination. Avec une «méthode», il n'y a plus d'originalité. Il ne reste que la maîtrise de gestes figés. La codification des techniques se fait au détriment de la liberté individuelle et de la volonté d'expression. Rien ne justifie l'apprentissage d'une méthode pré-établie alourdie de schémas gestuels arbitraires qui engendre chez l'étudiant de fausses synergies inapplicables à l'activité motrice du corps en action. Et oui ! Le monde de l'Aikido, comme chaque monde, a ses propres conditions, ses propres lois !

A.M. : La terminologie et la codification de l'enseignement (Ikkyo, Nikyo etc...) existaient-elles tout de même déjà ? Maître Ueshiba avait-il déjà donné un nom aux techniques ?

A.N. : Oui, quelque chose existait. Il disait que Ikkyo était le principe fondamental, que Irimi était le principe de projeter, d'entrer. Il disait : «C'est Ikkyo qui est le plus fort de tout. Il faut être très fort en ikkyo». Il nous faisait faire continuellement Shomen Uchi Ikkyo en Omote et en Ura. Quelquefois c'était le même mouvement pendant vingt minutes. Les Shiho Nage, c'était pareil. Il y avait une sorte de classification des mouvements mais qui n'était pas écrite. Nous avions aussi le petit livre d'O Sensei que le Maître donnait aux gens qui arrivaient comme moi. Je conserve ce document précieusement. C'est le seul livre qu'ait écrit Maître Ueshiba. Les dessins ne sont pas très bons mais on y trouve de la poésie au début et des explications techniques.

A.M. A part O Sensei, quels étaient les professeurs qui enseignaient au Dojo ?

A.N. : Okumura Sensei, Osawa Sensei... Il y avait aussi Tada Sensei qui enseignait. Il avait d'ailleurs une technique impressionnante, très puissante. Quelquefois, il me faisait très mal dans les Nikyo. Il était très fort. Tohei Sensei était là également. J'ai eu pour lui une très grande amitié. Il était directeur technique de l'Aikikai. Beaucoup de choses m'échappaient dans ce que faisait Maître Ueshiba. Ses mouvements étaient très rapides. Un jour, remarquant ma difficulté. Tohei Sensei m'a dit : «Le Maître Ueshiba est un
génie dans ce qu'il fait. Il ne peut vous expliquer. Moi, je peux vous expliquer» Tohei Sensei m'a montré beaucoup de techniques de maniement du bâton. Maître Ueshiba faisait les mouvements à toute vitesse et nous demandait ensuite de les reproduire. La plupart du temps, on n'y comprenait rien. Tohei Sensei riait et venait ensuite nous décomposer la technique.

A.M. : Est ce que O Sensei changeait rapidement de mouvements ?

A.N : Très vite. N'importe quoi.

A.M. : Vous pensez qu'il ne souhaitait pas que les élèves se fixent sur une technique?

A.N. : Maître Ueshiba donnait tout ce qu'on voulait. Un jour, il faisait faire une heure complète de Shiho Nage. Un autre jour, il montrait vingt techniques différentes d'affilée en une séance. C'était très spécial mais on sentait qu'il vivait l'Aikido intensément. Un jour que je lui demandais de me reproduire un mouvement remarquable, il m'a répondu «Vous savez, je ne sais même ce que je fais moi non plus. Il y a une force en moi qui me fait faire le mouvement juste. je ne sais pas ce que je fais». Il était comme ça. Il y avait aussi les séances de méditation, chaque matin. Fune Dori. En début de cours, il n'y avait pas de préparation physique. Le Maître arrivait et on travaillait tout de suite, directement.
Quand il a appris que j'appliquais les éducatifs préconisés par Maître Tohei, il n'a pas été content. Il m'a dit : «ça ne sert à rien».

A.M. : Est-ce que O Sensei insistait plus volontiers sur les saisies, les atémis, ou sur toute autre technique ?

A.N. : Maître Ueshiba ne donnait pas d'atémi. Il employait davantage des gestes de diversion. Ses mouvements étaient d'une très grande précision et c'était, très beau. Un jour, je me souviens que j'avais résisté sur un mouvement qu'il me montrait. Je me sentais fort. J'avais fait pas mal de poids, de lutte et me demandais, au fond de moi-même, comment un homme comme ça pouvait vraiment me terrasser. Maître Ueshiba l'avait senti et il avait administré une sacré leçon à mes poignets. Tamura Sensei m'avait dit ensuite : «Ne luttez jamais avec le Maître Ueshiba. Le jour où il comprend que vous n'avez pas confiance en lui méfiez-vous».

A.M. : On dit que O Sensei n'enseignait jamais le sabre ni le bâton à son Dojo ?

A.N. : Il m'a toujours dit que le Tanto, le bâton, le sabre, c'était le prolongement du bras. Il faisait des démonstrations au Bokken mais ne l'enseignait pas. Je n'ai jamais vu des élèves, bokken en mains, exécuter avec lui des Suburi, par exemple. Il préconisait : «Vous devez être forts manuellement et passer des techniques «de bois». Faites Ikkyo, Nikyo, Sankyo... Travaillez dur». Durant mon séjour au Japon, j'ai eu l'occasion d'être invité cinq jours à Iwama, à 200 kilomètres de Tokyo, avec Maître Ueshiba. Cette fois-là, O Sensei m'a montré le bâton. Je lui ai demandé pourquoi on n'enseignait pas le bâton à Tokyo. Il m'a répondu : « Oh, là-bas, il n'y a pas assez de place. On n'a pas le temps... ».

A.M. : On parle de « Dojo de l'enfer » à propos du Dojo d'O sensei. Est-ce que Maître Ueshiba avait des phases d'enseignement dures et violentes ?

A.N. : Maître Ueshiba n'était pas un homme violent dans ce qu'il faisait. Il était imprégné de l'Univers. Il a eu sûrement une révélation. Il y avait en lui quelque chose d'énorme. Quand on le regardait, il avait comme un visage de prophète. C'était d'ailleurs un homme très beau. Parfois, il donnait beaucoup de puissance et d'énergie à sa pratique. C'est vrai, quand le matin, Il faisait Shin Kokyu, il tirait fort. Il disait souvent : «5% de philosophie et 95% de transpiration». Il répétait aussi fréquemment qu'il fallait passer par des phases de violence et toujours par la technique «de bois» (Ikkyo, Nikyo, Sankyo, etc...). Il disait qu'il s'agissait d'une progression. Petit à petit, on allait se dépouiller comme un peintre qui peint fort au début et qui dépouille ensuite peu à peu son art.

A.M. : Y avait-il à l'Aikikai, des examens de Dan tous les deux mois comme cela se passe aujourd'hui ?

A.N. : Jamais d'examens. Il y avait une pile de diplômes qui arrivait chaque année au Dojo. A une date donnée, il y avait une sorte de petite cérémonie. Maître Ueshiba était installé sur un coussin rouge. Il ne bougeait pas. A côté de lui, se trouvait son fils, Kisshomaru. Les élèves présents étaient assis sur les genoux, habillés en tenue de ville et ne bougeaient pas non plus.

Kisshomaru Ueshiba Sensei appelait untel et untel. Les élèves se déplaçaient en Suwari Wasa, venaient s'incliner et recevoir leurs diplômes. A mon sens, c'était la meilleure méthode que celle des examens qui s'est répandue par la suite. L'Aikido, c'est une création permanente. C'est une spontanéité. Quand on fait passer des examens aux gens, on sollicite chez eux le mental et ce n'est pas tellement bon. Au Dojo, le Maître nous voyait pratiquer tous les jours. Les séances effectuées par les élèves étaient comptabilisées. A chaque cours, chacun signalait sa présence sur une feuille de papier placée dans le Dojo.Tous les mois le fils du Maître Ueshiba examinait la feuille de papier et l'assiduité des pratiquants. Chaque année, les élèves recevaient leurs grades en fonction de leur temps passé à l'étude.

A.M. : Après la disparition d'O Sensei, on peut parfois craindre un oubli des principes. de la signification des mouvements. Quel est votre sentiment sur ce point ?

A.N. : L'Aikido ne doit pas devenir un sport. Il ne faut pas que les bases changent. Il faut conserver l'esprit de l'Aikido. Ce n'est pas un esprit religieux. O Sensei m'a dit un jour: «Shinzo Katana». Shinzo veut dire «cœur». On projette le cœur plutôt que que l'épée. Je sais qu'à l'heure actuelle, de nombreux pratiquants sont allés au Japon. Je souhaite collaborer avec eux en toute amitié de façon à ce que l'on continue cela dans un esprit de sincérité, car l'Aikido est «sincérité»...

Propos recueillis par Jean François Douche

AIKIDO MAGAZINE n°2
(Mai, Juin, Juillet 1984)

« Biographie de Maître Nocquet André Nocquet, la Voie Directe »